CERCLE LITTERAIRE de l'AFA - La Rochelle,
depuis janvier 2022
SAISON 3 DU CERCLE LITTERAIRE, 2023-24
ROMANS - NOUVELLES - THEATRE - HUMOUR - POLARS, THRILLERS - TEMOIGNAGES, AUTOBIOGRAPHIES, ETUDES HISTORIQUES - POÉSIE - ESSAIS - BD, ROMANS GRAPHIQUES
ROMANS
ABEL Susanne, Stay away from Gretchen. Eine unmögliche Liebe. DTV 2021, 528 p. https://www.lesen.bayern.de/9783423282598/
https://www.dtv.de/buch/stay-away-from-gretchen
Tomer DOTAN DREYFUS, Birobidschan, Voland & Quist, Berlin & Dresden, 2023 (sélectionné DBPreis 2023). Ce magnifique roman fait revivre la contrée de Sibérie orientale près de la frontière chinoise, où avait été créé en 1928 un territoire autonome pour y concentrer les Juifs de Russie. Il narre une histoire faite de multiples histoires, des années 30 à aujourd’hui, sur 3 ou 4 générations. Dans ce lieu isolé vit une communauté autoorganisée, proche de la nature et laïque, avec ses valeurs de solidarité et d’affection entre ses membres, dans une paix seulement troublée par les rares incursions de gens venus d’ailleurs. On voit évoluer de beaux personnages complexes et leurs points de vue singuliers. Les femmes sont au centre de la vie communautaire, car vient un moment où “les hommes ne revenaient plus”, puis tout un contingent d’orphelins sont amenés par le train, et pris en charge dans les familles. Lieu favorable à l’imagination : la taïga sibérienne sans fin, les autochtones de la taïga et leurs chamanes, et quelque part le trou du cataclysme de la Toungouska. Les événements sont distillés en 81 brefs chapitres dans le désordre, reliés par associations d’idées ou contrastes. Le lecteur reconstitue le destin des personnages et les événements dans leur logique en reliant des épisodes disjoints par divers indices. La frontière entre le monde “réel” et les mondes oniriques ou hallucinés des personnages est floue, des entités imaginaires ou invisibles parlent à certains. Thèmes récurrents traversant le livre : le temps, mémoire et oubli, vérité ou mensonge, autoorganisation d’une communauté utopique, monde extérieur porteur de violence. Il se dégage de ce roman superbement écrit, dans la veine du réalisme magique, avec chaleur et humour, et des nombreux dialogues permettant de varier les points de vue, un charme nostalgique, et une fascination pour les pouvoirs de l’imagination.
Tomer GARDI, Broken German, Roman. Literaturverlag Droschl, Graz-Wien 2016. Ce livre facétieux joue avec les voix narratives de jeunes immigrés, qui se voient reprocher de ne pas parler allemand : ils parlent, mais en mettant les genres au hasard, ils inventent des mots d’allemand selon leurs besoins, se font un dictionnaire collaboratif de ces mots entre potes, ils inventent aussi des concepts, que la langue allemande leur permet de forger, preuve qu’il se sont approprié la langue. Pour la grammaire, on retrouve les modifications théorisées dans Deutsch für alle d’Abbas Khider. Le personnage principal, un israélien immigré en Allemagne, écrit les premiers jets de son roman quand il trouve une cabine libre au Call center multiculturel. Il veut devenir auteur et arrache ses textes à l’imprimante du lieu chapitre par chapitre, moments d’écriture volés à la vie de la rue et des quartiers multilingues de Berlin. Divagations dans la ville, et dans un bar, sur sa future vie d’écrivain allemand. On dérive vers un polar quand le héros se cache la nuit dans un placard à balais du musée juif (pour son roman), où est découvert un vrai cadavre. Interpellation, enquête… On s’y croit, dans ces groupes multilingues de jeunes qui s’inventent leur vie en langue allemande. C’est raconté avec un humour, une inventivité, un sens des rebondissements, qui font aimer ces quartiers où ça pulse.
&
Tomer GARDI, Eine runde Sache, Roman. Literaturverlag Droschl, Graz-Wien 2021. Prix du Salon du livre de Leipzig 2022. Livre écrit moitié en Broken German (Ire partie), moitié en hébreu traduit en allemand (IIème partie). Partie I : Un apprenti écrivain berlinois immigré d’Israël se perd dans une forêt avec un chien parlant qu’il a pu museler pour échapper à ses crocs. Ils y rencontrent un SDF des bois (der Erlkönig), qui ne s’exprime qu’en vers rimés, ce qui donne de croustillants dialogues interlinguistiques dans leurs déambulations. Ils déboulent dans une bourgade inconnue où ils crèvent misère, puis le chien les entraîne vers une arche de Noé sous un orage infernal. Partie II : en Indonésie, colonie hollandaise, au 18e siècle, un fils de prince javanais destitué par les colonisateurs, dessinateur précoce, est envoyé en Hollande pour se former comme peintre, alors que les troupes hollandaises matent dans le sang une révolte des indigènes pour pérenniser leur modèle d’exploitation industrielle des produits ‘coloniaux’. Seul dans une société blanche, sa position d’artiste protégé du pouvoir le sauve, et il devient un peintre favori des cours princières allemandes qui le libèrent de sa tutelle hollandaise. Jusqu’à ce que les révolutions de 1848 le laissent renvoyer en Indonésie par ses maîtres - où il retourne au néant. Roman ébouriffant de liberté créatrice, sur les rapports de force entre individus et entre sociétés, le colonialisme, les relations entre puissants et courtisans. Ces thèmes unissent mine de rien les deux volets sans rapport apparent, en une “chose ronde”, réflexion sur la violence du pouvoir. On y retrouve un exceptionnel talent de narrateur : situations cocasses, enchaînement de catastrophes, dialogues humoristiques…
Dinçer GÜÇYETER, Unser Deutschland-märchen, mikrotext Verlag, Leipziger Buchpreis 2023, 216 p. https://mikrotext.de/book/dincer-guecyeter-unser-deutschlandmaerchen-roman/
Elke HEIDENREICH, Frau Doktor Moormann und ich, Hanser-Verlag 2023. (Prix 2023 : Die 100 Besten Kinder- und Jugendbücher, Münchner Bücherschau).
Hermann HESSE, Siddharta, roman philosophique (1922). Siddhartha fils d'une famille de brahmane aisée, part à la recherche de lui-même, il rejoint une troupe de shramanas, moines errants et mendiants, et croise sur son chemin le Gotama, le bouddha historique. Au cours de cette longue errance il va connaître le monde des marchands et celui du plaisir et des raffinements avec une courtisane. Il va surtout se lier d'amitié avec le passeur du fleuve qui transporte les voyageurs d'une rive à l'autre, le passeur, personnage incontournable dans toutes les mythologies humaines : passer le pont, passer de l'autre côté du miroir, accompagner les âmes sur les rives de la mort et de l'éternité. Le livre est une quête, un voyage initiatique dans le monde des passions et parfois de la folie. Un livre parfois difficile à lire, qui n'apporte pas de réponses mais invite à se mettre soi-même en mouvement.
Bezad Karim KHANI, Hund, Wolf, Schakal., Hanser-Verlag, Berlin 2022, [non traduit]. Quiconque apprécie la langue allemande ne peut qu'adorer le roman Hund, Wolf, Schakal, (Chien, loup, chacal) de l´auteur germano-iranien Behzad Karim KHANI. Il nous offre, dans ce récit, en quatre-vingt chapitres, partiellement "autofictionnel", à l´arrière-plan migratoire, un aperçu de la criminalité à Berlin-Kreuzberg. Il développe, avec une grande finesse d´analyse et une incroyable inventivité linguistique, sa vision de la brutalité et de la déshumanisation dans le monde des dealers et gangs de la drogue. Même s´il reste toujours une étincelle d'espoir, lorsque l'on observe les actes les plus odieux, éclairés de l'intérieur, avec une indulgence intelligente, il faut la fermeté et le courage de les combattre. Les cadavres de tous ceux qui cherchent à s´imposer et à en imposer par la violence, ne peuvent pas ressusciter, et nous font entrevoir la valeur d´une vie banale, faite d´affection familiale et d´une précieuse liberté.
Angelika KLÜSSENDORF, Risse, Piper Verlag, München 2023 (non traduit). „Risse“ (fissures, fêlures, déchirures) est le récit des traumatismes subis, dans l´enfance et l´adolescence, par une jeune fille – das Mädchen – « es », un être neutre, comme le veut le genre grammatical allemand, une chose, sans vie propre, ballotée entre des parents égoïstes, qui absorbent, tour à tour, sa joie de vivre, son énergie vitale. « La misère rend les forts sublimes, et les faibles infâmes. » La misère est celle de la RDA, où, dans l´attente de jours meilleurs, on est privé de tout, les infâmes sont ses parents, qui la privent d´attention et d´amour, l´entraînent dans leurs combines pitoyables, pour satisfaire leurs besoins et addictions. Sa mère la pousse à voler, mais s´en distancie lorsqu´il s´agit de la défendre, couche même, plus tard, avec son fiancé. Son père, alcoolique déprimé et suicidaire, violeur de sa meilleure amie, finit par l’entraîner dans sa dernière tentative de suicide, réussie, dont elle n´échappe que de justesse. Ces souvenirs autofictionnels semblent trahir un attachement immérité, mais toujours intact, pour ces parents toxiques. Magnifique plongée verbale, ponctuée de quelques réflexions, en italiques, de l´auteure adulte sur ce passé de souffrance et d´indigence, où le « ça » devient « moi », sous la supervision d'un émoi maîtrisé, qui répare plus qu´il ne venge.
Jean-Pierre MAUREL, Le Règlement, Gallimard 1993, poche Le Serpent à Plumes 2007. auteur français mais sur l’Autriche. “Dans une grange du Tyrol, un adolescent bossu tombe au fond d'un immense tonneau vide et pousse un cri. Son compagnon de jeu, le narrateur, réentend ce cri vingt ans plus tard, à Chartres. Loin de la beauté inutile et perverse des paysages autrichiens, c'est à Chartres que ce récit reprend sens, que les souvenirs se réinsèrent dans la trame d'une vie. Chartres qui, au fil des pages, affirme une présence écrasante. La ville est regardée et décrite par le narrateur comme l'Autriche par Thomas Bernhard : avec une impitoyable virulence. C'est d'une demeure chartraine, au voisinage de la cathédrale la plus belle du monde, qu'est lancé le suspense d'une véritable enquête littéraire en territoire autrichien, et c'est dans le kitsch de la maison Picassiette qu'il se dénouera.” (4e de couv.)
Stefan MOSTER, Die Unmöglichkeit des vierhändigen Spiels, Mare Verlag 2009. Stefan Moster, né en 1964, traducteur de finlandais en allemand, a longtemps vécu en Finlande. Il a reçu en tant que traducteur de nombreux prix. Die Unmöglichkeit des vierhändigen Spiels est son premier livre. Almut, psychologue à la dérive de l'ex-Allemagne de l'est, s'est embarquée sur un gigantesque bateau de croisière en tant que « coach de vie ». A travers son récit, on découvre de l'intérieur le quotidien du bateau et l'existence de ses passagers. C'est caustique à souhait sur les Allemands en voyage et sur la société à deux niveaux que constitue un bateau de croisière. La deuxième voix du livre est celle de Sebastian, dont on comprend qu'il s'agit de son fils, parti en claquant la porte des mois avant. Celui-ci est maintenant pianiste sur un grand bateau de croisière,... qui s'avère être le même. Si le lecteur comprend vite la situation, les personnages ne se retrouvent que très tardivement à la faveur d'une tempête aux environs du Cap Horn. La relation de la mère avec son fils est notamment liée à leur interprétation commune de la sonate en fa mineur de Schubert. S'y ajoute le contrepoint formé par le livre de H. Böll Gruppenbild mit Dame. J'ai aimé ce ton direct et parfois naïf, doublé d'une critique acerbe de l'Allemagne. C'est un peu long et il y a quelques épisodes gratuits, mais cela reste merveilleux à lire.
Necati ÖZIRI, Vatermal, claassen, 2023. Un homme allemand d’origine turque, hospitalisé, reçoit alternativement les visites de sa mère et de sa sœur qui font tout pour s’éviter. Dans le roman il s’adresse à Metin, le père qu’il ne connaît pas parce qu’il les a abandonnés pour retourner en Turquie malgré les menaces pesant sur lui. Le narrateur, en évoquant son enfance et son adolescence, ainsi que celles de sa sœur, et l’adolescence de sa mère en Turquie, la venue de celle-ci en Allemagne, la rencontre avec son futur mari, tente de comprendre la décision de son père. Beaucoup de chapitres commencent ou se terminent par des scènes à l’hôpital où le narrateur subit des examens. Le fil rouge : comment réconcilier mère et fille ? Chaque chapitre explore le passé de la mère, de la sœur ou de lui-même, comme un puzzle reconstituant cette affaire familiale pour l’expliquer. Il offre également un portrait des travailleurs immigrés en Allemagne, avec leur humiliation quasi-quotidienne par la bureaucratie, la négation de leurs rêves, les contrôles de police, le racisme parfois, mais aussi l’amitié avec les copains aux destins variés. Ce n’est pas larmoyant, le narrateur est tour à tour en colère, mesuré, plein d’amour ; c’est parfois comique et souvent mélancolique, dans une langue allemande parsemée de mots turcs, conférant aux dialogues de l’authenticité.
Wolfgang PAALEN, L’axolotl. Trad. de l’allemand Marianne Dautrey. Les éditions du Chemin de Fer, 2024. Postface : Jeux de dames et coups de dés, de Gilles A. Tiberghien. Gravures de l’auteur. Cahier photos couleur entre texte et postface. Un grand créateur, viennois exilé à la montée du nazisme, plasticien, surréaliste, théoricien du mouvement artistique latino-américain, suicide en 1959. Effacé des mémoires, résurrection publique 60 ans après sa mort = en 2019, par 3 expositions : Mexico (pays où il est mort et où dorment ses archives); Vienne (grande exposition au Musée du Belvédère); Paris (Centre Pompidou), … et par ce livre. Ce court roman posthume, écrit dans sa langue maternelle, apparenté au réalisme magique de la littérature latino-américaine (Borges, Carpentier, Cortazar), était resté dans ses papiers. Deux niveaux narratifs : - récit enchâssant, un jeune médecin part à cheval dans les hauts-plateaux mexicains à la recherche d’un talisman archéologique : une figure gémellaire en obsidienne. Dans une hacienda endormie, deux frères barricadés dans leur solitude, et deux grands portraits de femmes identiques aux deux bouts du salon. - récit enchâssé : d’où provient la malédiction de ce lieu ? L’un des frères, grabataire, lui confie son histoire : celle d’un double amour des deux frères pour deux jumelles… Intrigue à suspense, retournements. Motif du double. Qui est qui ? Et qu’est l’amour, si je ne sais pas qui ELLE est ? La figure de L’axolotl, c’est aussi cet éternel exilé qui se jette dans la création, se réinvente, puis s’épuise, et devance la mort.
Erich Maria REMARQUE, A l’ouest rien de nouveau, (Im Westen nichts Neues, Ullstein Verlag 1929), Livre de Poche. Paul B, très jeune homme originaire de Basse-Saxe, s'engage volontairement dès 1914 avec une dizaine de camarades de classe, sous l'influence de son maître Kantorek. Le livre a été brûlé lors des autodafés de 1933 à Berlin, taxé de pacifisme donc défaitiste et contraire à l'esprit allemand. Le livre est certes un sévère réquisitoire contre la guerre. Paul le narrateur décrit le quotidien des tranchées, des rats, des blessés, des agonies, des hôpitaux, des mutilés. Ce n'est pas pour autant une apologie de la paix ou une diatribe contre l'empire wilhelmien. Mais ce qui est probablement insupportable pour Mr Goebbels, c'est que dans cet enfer Paul garde son jugement, son libre-arbitre, il prend ses distances avec Kantorek son ancien instituteur et son bourrage de crâne. Même sous le déluge de bombes, Paul garde son esprit critique vis-à-vis des professeurs, des élites et de son commandement. La guerre provoque chez lui une prise de conscience, une rébellion. Dans la guerre Paul devient un homme libre. Le livre est subversif, anarchiste, libertaire et annonce les révolutions spartakistes. Jamais Paul n'envisage ni désobéissance, ni mutinerie. L'ennemi c'est l'élite qui incarne l'ordre et l'autorité, qui lui ont volé son insouciance et sa jeunesse. La désobéissance c'est la démerde au quotidien: piquer des gorets et des oies dans les cours de ferme; obtenir une piqure de morphine par l'infirmier contre un cigare; faire l'amour avec une femme contre du pain et du saucisson, la démerde pour survivre et rester humain.
Kathrin RÖGGLA, Laufendes Verfahren, S. Fischer Verlage 2023. Quelques personnes assistent pendant des années au procès du NSU ; c'est le procès d'un groupuscule néo-nazi ayant assassiné des Turcs en Allemagne sur une très longue période, notamment parce que la police attribuait chacun des meurtres successifs à des règlements de compte mafieux entre les Turcs. La perspective est celle des spectateurs de la galerie du tribunal venus voir comment la justice s'exerce en Allemagne. Le récit évoque donc le déroulement du procès ; c'est un processus lent, technique et fastidieux dont les spectateurs se demandent à la fin s'il correspond ou non à l'exercice de la justice. Il semble que le procès aboutisse surtout au remplissage de centaines de dossiers. Le petit groupe de spectateurs est également le sujet du livre : ce qu'ils sont venus chercher en assistant à ce procès, qui ils sont et ce en quoi ce procès les change, leurs interactions au sujet du procès, leur fonctionnement de « groupe » de citoyens. Parmi eux il y a des Allemands mais aussi au moins une Turque. La construction du livre et la manière de d'entremêler les récits des différents témoins rendent le livre assez confus, de même que sa perspective « journalistique », qui accumule faits et propos sans donner de perspective ; finalement bien des aspects à la fois sur ce procès lui-même et sur la culture allemande échappent au lecteur.
Joseph ROTH, Die Rebellion, Diogenes Verlag, 2021. (1ère édition, 1924). Traduction fr. d’une version antérieure : La Rébellion, Seuil, 1991, par Dominique Dubuy et Claude Riehl. Ce roman raconte les tribulations d’Andreas Pum, soldat lors de la Première guerre mondiale, revenu des tranchées avec une jambe de moins mais une décoration militaire sur la poitrine, ce qui le satisfait pleinement. Il est dans une grande ville (Vienne? Berlin ?) et sa foi dans la loi et le gouvernement lui fait espérer une prothèse et un emploi. Un peu par hasard, il obtient une « licence », l’autorisation de jouer de l’orgue de barbarie dans les rues, mais pas de prothèse. Puis il se marie et est l’homme le plus heureux du monde … jusqu’à l’altercation dans un tramway avec un « monsieur de la haute », qui le traite de simulateur et de bolchevique. Ce dernier pense que tous les invalides de guerre sont des simulateurs. Sont d’accord avec lui le contrôleur et le policier appelé en renfort, si bien qu’Andreas, victime d’injustice, explose et se met à frapper le policier de sa béquille. C’est le début de la rébellion et de la descente aux enfers : Andreas Pum fait de la prison, sa femme le laisse tomber. C’est aussi la fin de sa foi dans l’ordre du monde et de sa confiance dans les institutions. Au fil des aventures d’Andreas Pum se dessine un portrait des tensions dans une société déboussolée après un grand chambardement (la guerre et l’effondrement de l’Empire). Andreas Pum est un naïf, dépeint avec tendresse et humour qui, aveuglé par sa foi dans la loi des hommes, ouvre les yeux dans l’obscurité de sa prison. Le style alterne des phrases très courtes et percutantes avec des envolées (parfois) lyriques dans des phrases amples.
Joseph ROTH (1894-1939), Die Flucht ohne Ende, Kiepenheuer Verlag. Trad. fr. La Fuite sans fin, Gallimard, coll. L'imaginaire. Ecrit et publié en 1927. Franz Tunda, lieutenant de l’armée autrichienne, a été fait prisonnier en 1916 par l’armée russe, s’est échappé et vit plusieurs années caché dans la forêt sibérienne avec un Polonais silencieux, Baranowicz. Tunda se fait passer pour son frère. Quand la double nouvelle de la paix et de la révolution lui parvient au printemps de 1919, Tunda décide de rejoindre l’Autriche, notamment dans l’espoir d’y retrouver Irène sa fiancée d’avant la guerre. Pris par les Russes blancs et libéré par les rouges, il reste avec eux pour l’amour d'une jeune révolutionnaire, Natascha. Entre temps, Irène, qui a longtemps attendu Tunda, se marie. Une fois la révolution victorieuse, Tunda s’installe à Bakou, où il est régisseur de films pour un organisme d’état. Il y passe quelques années dans une sorte d’hébétude mentale. Le passage de trois Français fait resurgir en lui l’Autrichien Tunda. Il se rend alors à Moscou, se fait reconnaître sous sa vraie identité et obtient de se faire rapatrier. Il arrive tout désorienté à Vienne en 1926, où il sent étranger. Il part rendre visite à son frère Georg, maître de chapelle dans une ville du Rhin en Allemagne. Franz observe la société dans laquelle vit Georg, se demandant où est la culture. Il y passe pour un ancien disparu de la guerre, revenu de Sibérie. En effet, il tait toutes ses années révolutionnaires et celles au service de l’état soviétique. Puis Tunda rejoint le narrateur à Berlin, car celui-ci y a vu Irène. Il découvre cette ville si différente du reste de l’Allemagne. Toujours à la recherche d’Irène, puisqu’il faut bien se donner un but, Tunda se rend à Paris. Il entre alors en contact avec la bonne société française dont il ressent très fortement la structuration en classes. Il croise un jour Irène, mais celle-ci ne le reconnaît pas. Baranowicz propose par lettre à Tunda de le rejoindre en Sibérie, mais il préfère rester à Paris, où il n’a rien et se sent si totalement superflu. Le personnage central est perdu dans le monde d'après la première guerre mondiale, voué à une fuite en avant sans objet.
Tonio SCHACHINGER, Echtzeitalter, Rowohlt, Hamburg 2023. Ce livre primé en 2023 par le Deutscher Buchpreis est un roman d’apprentissage dans la tradition des grands auteurs germanophones tels que Hesse ou Musil. On y suit Till, un jeune homme plutôt médiocre, qui tente de trouver sa place au sein de la société autrichienne actuelle et porte un regard assez lucide et relativement grinçant sur le monde qui l’entoure. L’action se situe dans un établissement scolaire élitiste aux exigences délirantes : les élèves doivent notamment composer avec Herr Dolinar, un professeur despotique, peu enclin à la bienveillance, mais dont les méthodes pédagogiques d’un autre âge donnent lieu à des descriptions fort distrayantes. Till a une passion : le gaming. Le titre de cette œuvre fait référence à cette activité, mais aussi à l’immédiateté, un concept propre à notre époque et surtout à la jeune génération. Ce roman est sous-tendu par une tonalité critique et teintée d’autodérision, qui rappelle parfois le style de Robert Menasse. Enfin, un dernier aspect et non des moindres : l’auteur de ce livre aime la littérature, et à travers les lectures imposées à son personnage principal, il multiplie les références ou hommages à différents auteurs. C’est un exercice de mise en abyme très réussi !
Judith SCHALANSKY, Der Hals der Giraffe, Bildungsroman. Suhrkamp Vlg 2011.
https://www.suhrkamp.de/buch/judith-schalansky-der-hals-der-giraffe-t-9783518421772
Sylvie SCHENK, Maman, Hanser Vlg 2023, 176 p. finaliste DBP 2023.
https://www.hanser-literaturverlage.de/buch/maman/978-3-446-27623-9/
Bernhard SCHLINK, Die Enkelin, Diogenes, Zürich, 2021, 368 p. La petite-fille, Gallimard 2023, trad. Bernard Lortholary, 338 p. Analyses croisées des participants au Cercle litté (janvier-mars 2024).
Bernhard SCHLINK, Olga, folio 2020. Gallimard 2019. V O Olga, Diogenes Verlag Zürich 2018, 320 p..
https://www.gallimard.fr/Catalogue/GALLIMARD/Du-monde-entier/Olga
https://www.gallimard.fr/Media/Gallimard/Entretien-ecrit/Entretien-Bernhard-Schlink.-Olga#
Bernhard SCHLINK„ Das späte Leben, Diogenes Verlag Zürich, 2023. (pas encore traduit ?) Dans son dernier roman (en date), Schlink confie à son protagoniste, Martin, octogénaire, comme lui, mais atteint d´un cancer incurable, de transmettre à son fils, âgé de six ans, ses sagesses tardives, dans une lettre qu´il est censé lire quand il sera en âge de les comprendre. De beaux passages roboratifs, mais pas d´équanimité bouddhiste ou de recettes pour atteindre une ataraxie existentielle : quelques remarques amères sur l´amour, la nécessité de s´affirmer, la religion et la justice, mais surtout des recommandations factuelles, à la limite de la caricature, pour faire revivre un fauteuil familial et entretenir un tas de compost, en guise de préoccupation écologique. Trompé par sa très jeune femme, artiste, Martin, surmontant sa jalousie, se transforme en détective, pour débusquer son rival, (cf. l´« Autre »), qu´il voudrait charger, après sa disparition, d´une succession « familiale » ! Il emploie aussi un détective pour rechercher, en vue d´une réconciliation réparatrice, le père de son épouse, qui s´est éclipsé, après une accusation abusive d´inceste. Schlink nous épargne les derniers instants de Martin, que celui-ci décide de vivre dans une institution spécialisée, pour éviter à son épouse le spectacle de la dégradation mentale et de la souffrance dans le repli physique. On aurait aimé, outre le ressenti du personnage principal, très égocentré, une approche approfondie du personnage de la jeune épouse incomprise, qui reste psychologiquement falot, et aurait pu donner lieu, aussi, à un développement sur l´art, domaine de la transmission humaine par excellence… La substantifique sagesse : accepter la vie comme le simple déroulement d´une succession d'évènements, auxquels on échoue à trouver un sens « métaphysique ».
Robert SEETHALER, Ein ganzes Leben, Hanser Vlg 2014. Trad. fr. Une vie entière, Sabine Wespieser 2015. Robert Seethaler, né en 1966 à Vienne, écrivain, scénariste et acteur autrichien, partage son temps entre Berlin et Vienne. Le roman suit la vie d’Andreas Egger de son enfance à sa mort à 79 ans, dans une vallée isolée des Alpes autrichiennes. Orphelin, il est confié à son oncle fermier à l’âge de 5 ans. Estropié suite aux mauvais traitements, il a peu fréquenté l’école et n’a d’avenir que comme garçon de ferme. Heureusement, fort physiquement et psychologiquement, il parvient à se soustraire à la tyrannie de son oncle. Homme à tout faire, il suit son petit bonhomme de chemin, droit et honnête, en homme simple qui vit en marge, se contente de peu mais aime la vie. Il va être rudement touché par les aléas de l’histoire, auxquels il fait face avec philosophie et humanité. Avec lui nous suivons l’évolution de la vie dans les Alpes autrichiennes : l’installation des téléphériques, la montée du nazisme, la guerre… Le village perdu du début du siècle va s’ouvrir à la modernité avec l’arrivée de l’électricité, la télévision, la mutation de l’agriculture de montagne en activité touristique. Dans ce court roman, Robert Seethaler dresse un très beau portrait d’un homme dans son époque, qui résiste aux épreuves traversées. La lecture est fluide, tout s’enchaîne sans heurts, dans le rapport entre l’homme et la nature, sans tomber dans les clichés du « Heimatroman ». Robert Seethaler explique : »Je voulais raconter l’histoire d’une personne qui subit une très grande perte, tenter de deviner ce qu’un humain était capable de supporter. Andreas Egger est quelqu’un de très pragmatique et c’est dans la montagne qu’il se trouve lui-même. « Adapté au cinéma par Hans Steinbichler en 2023.
Uwe TIMM, Rot. Kiepenheuer & Witsch, Köln 2001. https://www.kiwi-verlag.de/buch/uwe-timm-rot-9783462308808
TEMOIGNAGES, AUTOBIOGRAPHIES, ETUDES HISTORIQUES
Guy BOLEY, A ma sœur et unique, Grasset 2023. Dans un style parfois agaçant, grandiloquent, excessif dans ses accumulations lexicales, Guy Boley retrace la biographie d'un personnage sulfureux, Elisabeth Förster-Nietzsche, la sœur du philosophe. Le récit débute à Turin le 3 janvier 1889, le jour où Friedrich Nietzsche sombre définitivement dans un état de douloureuse léthargie. Sa sœur a été constamment à ses côtés dans ses jeunes années, travaillant pour lui, le suivant dans ses déplacements, partageant ses amitiés - elle devient très proche de la famille de Richard Wagner. Elle épouse un certain Bernhard Förster, enseignant berlinois, antisémite virulent qui est impliqué dans une querelle fameuse, l'affaire Kantorowicz, l'équivalent pour l'Allemagne de l'Affaire Dreyfus. Förster est renvoyé de son poste pour "agitation raciste”. Il décide de quitter l'Allemagne pour le Paraguay, qui sort d'une guerre catastrophique ayant conduit à la ruine du pays. Mais, totalement ignorant des exigences de la fonction de colonisateur, il fait faillite et se suicide. Elisabeth, contrainte de revenir en Allemagne, décide de se consacrer à son frère, réduit à un état végétatif, et à son œuvre. Rien ne la fait reculer dans son délire nationaliste, elle opère des retouches dans les éditions, crée les Archives Nietzsche, fait même payer les visiteurs pour aller voir le frère sur son grabat - au total 7 ans jusqu'à la mort de l'écrivain. Les amis de Nietzsche, dont le fidèle Overbeck, sont obligés de cacher les inédits. Elle meurt en 1935, après avoir adhéré au parti nazi. Hitler assiste à ses funérailles. URL éditeur : https://www.grasset.fr/livre/ma-soeur-et-unique-9782246835332/
Wolfgang FLEISCHER, Das verleugnete Leben. Die Biographie des Heimito von Doderer. Kremayr & Scheriau, Wien 1996, ISBN 3-218-00619-8. Qui est Heimito von Doderer (1896-1966), qui a notamment écrit Die Strudelhofstiege, monument de la littérature du XXème siècle? Quelques éléments : beaucoup de travail pendant des années, un goût pour l'écriture et une exigence énormes, la nostalgie du passé, une grande capacité d'observation des gens — revers de la médaille d'un homme qui délègue les tâches matérielles et le poids de sa subsistance à d'autres, qui fuit la vie dans l'écriture, a une conscience de soi très élitiste, se place en retrait par rapport aux événements, et cultive une tendance voyeuriste. Sans évoquer sa façon d'être avec les femmes, qu'il voit comme des objets sexuels, ni son adhésion précoce et utilitariste au parti nazi, adhésionconservée dans la durée, sans considération aucune de ce que cela signifiait concrètement pour beaucoup de gens. Le personnage, imbu de lui-même, aveugle aux autres, très attaché à la cigarette et à l'alcool, était par ailleurs un parfait homme du monde, un charmeur, un lecteur attentif, …
Harald JÄHNER, Le temps des loups, L'Allemagne et les Allemands (1945-1955), Actes Sud, 2024, trad.fr. x Olivier Mannoni. Vs orig. Wolfzeit. Deutschland und die Deutschen 1945-1955, Rowohlt Berlin Verlag, 2019. Prix de la Foire du livre de Leipzig 2019, catégorie Essais. L'auteur, Harald Jähner, journaliste, fut responsable de la rubrique culturelle de la Berliner Zeitung. Son livre évoque l'histoire politique de l'immédiat après-guerre, mais surtout la vie sociale et culturelle : la frénésie de vivre de la jeunesse, de renouer avec l'insouciance, de danser sur le jazz - naguère proscrit, le mariage de l'avant-garde artistique et du design industriel, incarné par la table en forme de rein, un symbole selon lui de toute l'époque, objet dénazifié, asymétrique et rigolo, aux antipodes du style puissant et massif de la chancellerie du Reich. Un livre fascinant, richement illustré de plus de cinquante photos.
Erich KÄSTNER (1899-1974), Über das Verbrennen von Büchern. Atrium Verlag 2013. Dans ce recueil non traduit en français, l’éditeur a réuni, à l’occasion du 80ème anniversaire des autodafés de livres du 10 mai 1933 à Berlin et dans d’autres villes universitaires d’Allemagne, quatre textes : Kann man Bücher verbrennen? Zum Jubiläum einer Schandtat (1947); Ūber das Verbrennen von Büchern (1958); Lesestoff, Zündstoff, Brennstoff (1965), Briefe in die Röhrchenstraße (1946) d’Erich Kästner.
https://www.w1-media.de/produkte/ueber-das-verbrennen-von-buechern-1696?verlag=atrium
Norman OHLER, Der totale Rausch. Drogen im Dritten Reich, Kiepenheuer & Witsch (KiWi), Köln (2015). Trad. fr. L’extase totale, Le Troisième Reich, les Allemands et la drogue, La Découverte 2016. Norman Ohler est un journaliste d’investigation (der Stern, der Spiegel) qui a fouillé pendant cinq ans les archives allemandes et américaines, pour comprendre le rôle joué par les drogues dans l’Allemagne nazie. Hitler était végétarien, non fumeur, ne buvait ni alcool ni café, une abstinence selon lui indispensable à la supériorité de la race aryenne. Une loi anti-drogue très répressive est d’ailleurs programmée dès novembre 1933. Or l’enquête de Norman Ohler établit que la Blitzkrieg a été rendue possible par la consommation de Pervitin (« crystal-meth ») par les troupes de choc de l’armée allemande - 35 millions de doses pendant l’offensive contre la France, au printemps 1940. Le « parcours de santé » de « Patient A » (Adolf Hitler) est ensuite reconstitué grâce aux archives de son médecin personnel. Nous découvrons qu’Hitler a reçu des injections tous les jours, vitamines et glucose, puis stéroïdes à partir de 1941, puis Eukodal, un antidouleur dérivé de l’opium, à partir de 1944. Sa toxicomanie a sans doute maintenu Hitler jusqu’au bout dans l’illusion qu’il contrôlait la situation. Livre passionnant, excellent ouvrage de journaliste d’investigation, dont les découvertes devront être intégrées dans les travaux futurs des historiens.
Reiner STACH, Kafka, le temps des décisions. Paris, Le Cherche-Midi 960 p. (Kafka, Die Jahre der Entscheidungen, S. Fischer Verlag 2002, Fischer Taschenbuch 2004). Après une introduction sur la biographie d'écrivain, œuvre littéraire par essence, le livre se concentre sur les années 1910-1915, la période où Kafka, adulte, a commencé à écrire son journal. Principales sources : le journal de Kafka et la correspondance avec Felice Bauer, rencontrée en août 1912 et avec qui Kafka est fiancé pendant plus de deux ans, fiançailles presque uniquement épistolaires, jalonnées de deux ou trois rencontres seulement. C'est une plongée dans le quotidien difficile de Kafka, et une vision des contextes littéraires et historiques dans lesquels il évolue. Son ami Max Brod a un rôle déterminant, comme ami et admirateur de l'écriture de Kafka, qu'il détecte très tôt comme exceptionnelle. Il pousse sans relâche son ami à publier. Le rapport de Kafka avec la judéité et avec les sionistes est largement évoqué. Le métier de Kafka dans une compagnie d'assurance est décrit : loin d'être un employé subalterne, il avait de réelles responsabilités, liées à de grandes compétences dans son domaine : l'assurance des risques au travail - sa capacité à s'exprimer à l'oral ou à l'écrit était un de ses grands atouts professionnels. On découvre les « poussées d'écriture » qu'a connues Kafka, très liées à son état psychologique, et ses difficultés à écrire et à achever ses œuvres, invariablement considérées comme imparfaites. Le chapitre sur la guerre de 1914-1918 et son déclenchement est fabuleux. Éclairés des connaissances d'aujourd'hui, on voit la mise en place de l'engrenage militaro-politique qui aboutit à la déclaration d'une guerre dont certains savaient déjà qu'elle serait mondiale et donc dramatique. Malgré la difficulté à lire ce livre long, dense et très (trop ?) détaillé sur bien des aspects, il est passionnant de faire cette plongée dans la vie et l'univers de Kafka.
Anne WEBER, Annette, ein Heldinnenepos (2020), Matthes & Seitz Vlg. Deutscher Buchpreis 2020 (Prix du livre allemand). Vs frse : Annette, une épopée, Seuil 2020. Anne Weber raconte la vie aventureuse de la Française Anne Beaumanoir, une combattante. Adolescente, elle a pris part à la Résistance. Après la guerre, elle a exercé comme médecin, puis s’est engagée pour l’indépendance de l’Algérie en rejoignant le FLN. Condamnée pour terrorisme en France, elle a fui en Tunisie puis en Algérie, où elle a contribué à la mise en place du système national de santé. Après le coup d’état algérien de Boumediene en 1965, elle est tombée en disgrâce, et a gagné Genève, où elle a dirigé le service de neurophysiologie de l’hôpital universitaire jusqu’à sa retraite. Rentrée en France, elle a vécu jusqu’à 99 ans. Son dernier combat a été pour l’accueil des réfugiés syriens en 2019. Fondé sur des entretiens avec la protagoniste, le livre n’est pourtant pas une biographie ordinaire. L’auteure a mis la vie d’Annette en vers, parfois en rimes. Ecrivaine bilingue, et traductrice entre l’allemand et le français, Anne Weber écrit elle-même les deux versions de ses livres.
NOUVELLES
Antje AUBERT, Deutsch-französische Geschichte(n), Histoire(s) franco-allemande(s), Burg Verlag, 2021. "Recueil de cinq nouvelles. Dans chacune d’entre elles, la grande Histoire croise la petite, celle des grands-parents et de leurs secrets pendant la Seconde Guerre mondiale ou encore celle de deux amies sur fond d’après-guerre et de réconciliation. Chaque histoire travaille une faille, une blessure qu’il reste à panser : ce peut être la mémoire des conflits qui ont opposé nos ancêtres, ou simplement les écueils des débuts de toute relation interculturelle. Histoire(s) franco-allemande(s) nous rappelle la beauté, la richesse et l’importance primordiale des échanges franco-allemands." (site du Goethe-Institut France). Antje Aubert est venue à La Rochelle en octobre 2023 dans le cadre du projet MEMOBUS (projet de coopération franco-allemande pour l’Europe).
Ferdinand von SCHIRACH, Quelle chance ! et autres nouvelles / Glück, und andere Kurzgeschichten, Folio bilingue (2017), trad. fr. P. Malherbet. Suite de l'exploration de la collection Folio bilingue Deutsch/Français, cette fois-ci avec cinq nouvelles tirées des onze du recueil Verbrechen (Crimes, Gallimard, 2011), présenté au cercle l'année dernière. Chaque nouvelle suit un même format, commençant avec la description d'un crime et ses circonstances, très précise et factuelle, comme un procès-verbal rédigé par un policier. Un exemple de La tasse à thé de Tanata/Tanatas Teeschale : "Le lendemain, la femme de ménage de Wagner posa les commissions dans la cuisine et vit deux doigts au fond de l'évier. Elle appela la police." Puis le récit passe à la première personne, le narrateur - que l'on devine être l'avocat de la défense - nous raconte l'arrestation, le procès, la peine prononcée ....
Ernst ZILLEKENS, éd. et trad., Short Stories in German / Erzählungen auf Deutsch, New Penguin Parallel Text, 2003. Une collection de nouvelles allemandes écrites dans la période 1990-2002, en édition bilingue allemand-anglais. Sur les 8 auteurs, 4 sont nés entre les deux guerres: Siegfried LENZ (1926-2014), l'auteur de La leçon d'allemand, récemment un film ; Dieter WELLERSHOF (1925-2018), membre du groupe 47, auteur de Der Liebeswunsch/ Le désir d'amour ; Gabriele WOHMANN (1932-2015), qui a écrit plus de 600 oeuvres (romans, nouvelles, poésie, théâtre), peu ou pas traduite en français, ayant souvent comme thème l'ennui existentiel, la solitude, mais aussi un regard satirique sur la société allemande ; Jurek BECKER (1937-1997), auteur du roman et scénariste du film Jacob le menteur / Jakob der Lügner. Les 4 autres sont nés pendant ou après la deuxième guerre mondiale : Christoph HEIN (1944- ), qui a connu le succès avec L'ami étranger en 1982 ; Georg KLEIN (1953- ), a gagné son premier prix littéraire en 1998 avec Libidissi ; Birgit VANDERBEKE (1956-2021), représentée dans ce livre par un extrait d'une de ses œuvres les plus connues, Le dîner de moules / Das Muschelessen ; Judith HERMANN (1970- ), qui écrit romans et nouvelles, mais est aussi journaliste, son premier recueil de nouvelles, en 1998, Sommerhause, später/ Maison d'été, plus tard, traduit en plusieurs langues, connut un succès énorme. La plupart de ces nouvelles sont des observations de nos sociétés modernes, des relations dans un couple, deux seulement - celles de Becker et de Hein - sont plus politiques, et décrivent l'ambiance dans la RDA. Becker traite par l'absurde le pouvoir de la Stasi dans Der Verdächtige (Le suspect), Hein nous raconte à travers les yeux de son petit-fils les menaces pesant sur un homme qui a des principes, mais pas ceux du Parti.
BD, ROMANS GRAPHIQUES
Nora KRUG, HEIMAT : Loin de mon pays, Gallimard Jeunesse, 2018. (v.o. HEIMAT: Ein deutsches Familienalbum, Penguin Verlag, 2018) A l’issue d’une enquête en Allemagne sur ses familles (maternelle et paternelle) pendant le IIIème Reich, Nora Krug livre un roman graphique foisonnant et passionnant qui tente de répondre à la question de l’identité allemande et de la signification du mot Heimat. Souffrant d’un sentiment de honte et de culpabilité inculqué à l’école (elle est née en 1977 à Karlsruhe, Allemagne) qui ne la quitte pas, même après son installation à New York et son mariage avec un Américain juif, elle revient en Allemagne pour enquêter afin de trouver qui elle est en comprenant d’où elle vient. Ce roman graphique, fruit de ses recherches, est un patchwork de bandes-dessinées, de collages, de photos de famille, de photo-montages, de documents d’archives, de pages tirées de cahiers d’écoliers. A partir de ses propres souvenirs et en questionnant des membres de sa famille dont elle fait alors connaissance, en consultant des historiens locaux et des archives, elle reconstitue la vie sous le nazisme à Karlsruhe ainsi que les destin d’un oncle, soldat de 18 ans, mort à la guerre en 1944 en Italie, ou de son grand-père maternel qu’elle n’a jamais connu. Les questions se multiplient : comment a été éduqué son oncle à l’école du IIIème Reich? Dans quel état d’esprit est-il parti à la guerre ? Son grand-père était-il nazi? A-t-il vraiment caché son employeur juif dans une cabane au fond du jardin? Avec quel argent avait-il pu s’acheter une auto-école en 1933 ? Un très bel objet coloré contenant un récit émouvant, interrogeant sur l’origine, l’identité, la nationalité, et tentant de définir ce concept si allemand de Heimat.
Wolfgang HERRNDORF, tschick. Rowohlt Verlag, Hamburg 2010. (Trad. fr. Goodbye Berlin. Editions Thierry Magnier 2012.) Deux « losers » de 14 ans, Maik, un fils de bonne famille, et Tschick, un immigré russe, décident de prendre la route avec une vieille Lada volée. Leur objectif ? Aller jusqu’en Valachie ! Leur odyssée les mène à travers des paysages surréalistes à la rencontre de personnages aussi variés que surprenants. Ce road-movie contient des éléments propres au récit initiatique (des individus esseulés face à la société, une construction personnelle à travers la confrontation à la société) et propose une narration très dynamique, riche en rebondissements et situations cocasses. Grâce à une tonalité à la fois mordante et tendre, l’auteur parvient à donner à ce récit une dimension universelle – le tout, sans jamais tomber dans la complaisance. Un roman qui plaira à toutes celles et ceux qui sont, ou ont été, des adolescents !
R.M. RILKE (1875-1926), BALTHUS (1908-2001), Mitsou, Histoire d'un chat, préface de Marc de Launay (1949 -), Editions Payot & Rivages, Paris, 2017. Un tout petit livre qui rassemble l'artiste Balthus, le poète Rilke, et l'amour des chats .... Il s'agit d'une série de quarante dessins à l'encre de Chine, à la manière d'une bande dessinée, fait(e) par Balthus (Balthazar Klossowski) en 1920, à l'age de 11-12 ans. Le recueil, écrit pour un petit camarade, raconte en images l'histoire du chat Mitsou, trouvé par Balthus et adopté, mais mystérieusement disparu. Rilke, en ami de la famille du garçon (et amant de Baladine Klossowska, sa mère !) tient à écrire une préface, rédigée en français. Cette édition est agrémentée de Lettres à un jeune peintre, des lettres de Rilke adressées à Balthus de 1920 à 1926, et le tout préfacé : Perdre ce qu'on ignore, par le philosophe et traducteur Marc de Launay. Un livre touchant - Rilke tente de consoler son jeune ami de la perte de son chat : "vit-il (Mitsou) encore ? Il survit en vous ... ", et riche - Rilke et de Launay livrent leur points de vue sur la découverte, la perte, la possession ...., et surtout le charme et la maturité des dessins.
HUMOUR
Abbas KHIDER, Deutsch für alle. Das endgültige Lehrbuch. btb Vlg 2020 (Carl Hanser Vlg 2019). Le JE narrateur entremêle joyeusement ses démêlés avec la langue allemande et ceux avec les Allemands, depuis son immigration de l’Irak jeune adulte. Il propose généreusement de codifier un Neudeutsch pour alléger la surcharge cognitive des usagers de la langue, et en expose les fondements, avec un humour qui lui permet de se donner comme un législateur bénévole de la langue allemande pour l’humaniser et la rendre plus praticable. Entre deux anecdotes sur les complications de sa vie d’immigré en Allemagne (boulots précaires, démarches kafkaïennes, …), il s’attaque avec (im)pertinence aux domaines grammaticaux qui le hérissent le plus. Il sape les normes en proposant des simplifications, pour les domaines problématiques, en une grammaire alternative exposée avec tableaux, exemples en 2 versions : Deutsch / Neudeutsch, et résumés en gros caractères, comme dans les [autres] manuels. A chaque problème sa solution, pour constituer un Neudeutsch allégé, pour lequel il s’inspire tantôt des parlers d’étrangers, tantôt des dialectes de l’allemand, et même … de l’arabe auquel il emprunte deux nouvelles prépositions pour le Neudeutsch. Jeu de massacre hilarant, et très éclairant sur les écueils de la communication en allemand langue étrangère.